L’Univers travaille très mal lorsqu’on regarde par-dessus son épaule

Le dos courbé devant son immense bureau, le vieil architecte se gratte la tête.

« Où est-ce que j’ai pu le ranger ? »

Il ouvre en forçant le tiroir plein de petites choses inutiles.
Comme ces vis et ces clés dont on ne connaît plus l’origine ou l’usage.

Sa main ridée et calleuse déclenche un orchestre de tintements, de cliquetis et d’entrechoquements…
On entend même le pouet-pouet d’un jouet d’enfant.

Et tout au fond de ce capharnaüm, il trouve enfin l’objet de sa quête.

« Toi, tu vas aller à cet endroit-là ! »

Et alors qu’il ajuste minutieusement les rouages en se répétant :

« Il faut être précis, tout doit coller exactement. »

Il est interrompu par un bruit à peine perceptible.

« Excusez-moi, Monsieur l’Univers, j’ai une petite requête. »

L’Univers tente de garder sa concentration et pointe un doigt disponible vers un écriteau :

« Ne pas déranger le conducteur du bus. »

Il est fier de ce panneau emprunté à un autre usage.

« Je dois insister, c’est pour une petite demande. »

Il s’agace, essaie de vite finir, la tasse de café se renverse.
Des années de travail foutues en l’air, c’en est trop.

« Qu’est-ce que vous voulez ? Je déteste qu’on me dérange. »

Sous le regard sévère de l’Univers, son visiteur se met soudain à bégayer.

« Je… je… j’ai une demande à formuler… c’est-à-dire… »

L’Univers transforme cette hésitation en une douce recommandation :

« Prenez votre temps, je ne vais pas vous manger. »

Puis le calme arrive et les phrases viennent.
Il est obligé de prendre des notes, une page, puis deux.
Il fronce ses épais sourcils et demande une pause.

« Ça ne va pas être possible, ça ne marche pas comme cela. »

Il en a entendu des demandes.

Ses petits humains, qui viennent les uns après les autres demander « la fortune » ou « l’amour », parfois la « santé » ou même « une nouvelle voiture rouge ».

Il a vu passer ces puissants réclamant « la peur » ou « la vie éternelle ».

Mais çà ? Jamais. Alors il insiste :

« Juste ça ? Mais ça ne marche pas comme cela. »

Le crayon de bois suspendu au-dessus de la feuille, il attend autre chose.

Mais il n’entend que la même réponse.

Et cette insistance l’oblige à répondre :

« Non, définitivement, ce n’est pas possible. En tout cas, pas dans cette vie-là. »

Et il raccompagne son visiteur.

Sur la table restent quelques mots griffonnés.


« Il aimerait simplement échanger quelques mots avec ceux qui ont le plus compté dans sa vie, mais qui sont désormais loin de lui. »

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